La sécurité sociale de l’alimentation, une solution à la précarité étudiante ?
2026-03-10
Un modèle agricole à bout de souffle, générant de la surproduction tout en maintenant ses travailleur·euses dans des conditions de rémunération insuffisantes. Un nombre de bénéficiaires de l’aide alimentaire qui ne cesse d’augmenter. C’est à partir de ces constats qu’a germé, en 2017, au sein de la société civile française, la réflexion autour d’une sécurité sociale de l’alimentation (SSA). Pensée comme une réponse aux dysfonctionnements d’un système alimentaire incapable de nourrir l’ensemble de la population de manière durable, saine et accessible, la SSA propose de repenser en profondeur notre rapport à l’alimentation et sa production. Que recouvre concrètement la sécurité sociale de l’alimentation ? En quoi peut-elle constituer une réponse pertinente face à la précarité étudiante ?
Qu'est ce que la sécurité sociale de l’alimentation ?
Si le droit à l’alimentation est un droit humain universel, reconnu internationalement, il n’est pourtant pas réellement garanti, ni en France ni ailleurs dans le monde. Bénédicte Bonzi, anthropologue et autrice de La France qui a faim, constate ainsi que « le système alimentaire, de la production jusqu’à la consommation, dysfonctionne complètement » et ne répond pas à la promesse de nourrir correctement les Français·es. Face à cela, la sécurité sociale de l’alimentation serait alors une réponse pour bâtir une souveraineté alimentaire, basée sur un principe démocratique.
La proposition de SSA consiste à appliquer les principes de la sécurité sociale, créée en 1945, à l’alimentation et à l’agriculture pour construire un système alimentaire géré de manière démocratique. La sécurité sociale de l’alimentation est basée sur trois principes :
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L’universalité, qui signifie l’ambition de s'adresser à l'ensemble de la population, indépendamment des revenus perçus.
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Le conventionnement démocratique, qui consiste, pour les citoyen·nes, à élaborer une charte avec les points de vente alimentaires partenaires, qui doivent respecter des critères définis sur chaque territoire.
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La cotisation solidaire, outil de financement basé sur le modèle de la sécurité sociale, qui permet à toutes et tous de se soigner.
Depuis 2019, la proposition est portée par le Collectif pour une sécurité sociale de l’alimentation, qui plaide pour son instauration par le pouvoir politique. Au RESES, cette thématique a fait aussi son bout de chemin. Elle a notamment été soutenue lors de la Convention étudiante sur l’alimentation durable (CEAD).
Sécurité sociale de l'alimentation et précarité étudiante, quel rapport ?
Dans un contexte où 34 % des étudiant·es sautent régulièrement des repas faute d’argent, 46 % réduisent leurs portions, et 16 % ont recours à l’aide alimentaire (baromètre IFOP-COP1, rentrée 2025), la précarité alimentaire est une préoccupation politique urgente. Par ailleurs, la précarité alimentaire ne se résume pas à un simple manque de ressources financières pour se nourrir. Elle renvoie aussi à l’impossibilité d’accéder à une alimentation de qualité : saine, locale, produite dans le respect des écosystèmes et garantissant une juste rémunération aux producteur·ices.
C’est là qu’intervient la sécurité sociale de l’alimentation. Conformément à ces principes, elle permettrait à tous les étudiant·es – indépendamment des aides qu’iels perçoivent de proches ou de l’Etat – de se voir allouer un somme d’argent chaque mois dédiée aux dépenses alimentaires. D’une part, cette mesure permettrait de ne plus agir dans l’urgence, une situation qui oblige à prioriser certaines dépenses et qui se fait souvent au détriment de l’alimentation. D’autre part, elle permettrait à chacun·e de choisir son alimentation en connaissance de cause, via le mécanisme de conventionnement démocratique, qui implique l’organisation d’un choix collectif et démocratique de ce qui doit être produit. Ainsi, l’offre alimentaire proposée serait basée sur des critères de qualité auxquels tout le monde aspire à avoir accès. La sécurité sociale de l’alimentation permettrait donc à chacun·e d’avoir réellement accès à une alimentation saine et respectueuse du vivant et des producteur·ices.
Au sein des campus, de nombreuses initiatives peuvent être déployées pour favoriser une alimentation plus durable. À ce titre, la formation « Alimentation durable sur les campus » proposée par le RESES offre des pistes d’action concrètes et adaptées au contexte étudiant.
Comment fonctionne la sécurité sociale de l’alimentation ?
Concrètement, comme évoqué précédemment, la SSA fonctionnerait sur le même principe que le régime de la Sécurité sociale. L'idée est d'allouer 150 euros par mois et par personne pour acheter des aliments à des producteur·ices et structures conventionnés, financé par une cotisation sociale de 12,6 % sur les salaires, comme pour la sécurité sociale. Ainsi, de la même manière qu'iels le font en allant chez le·la médecin, toustes les Français·ses pourront utiliser une carte vitale d’alimentation pour payer des produits locaux et de saison, pour se nourrir sainement et de manière autonome.
Une expérimentation de la sécurité sociale de l’alimentation pour les étudiant·es de Bordeaux
À Bordeaux, une expérimentation a été menée auprès d’étudiant·es volontaires par le CREPAQ (Centre ressource d’écologie pédagogique de Nouvelle-Aquitaine), association fortement engagée dans la lutte contre le gaspillage et la précarité alimentaires.
Entre octobre 2023 et juin 2024, le CREPAQ a ainsi conduit une expérimentation de dix-huit mois auprès de 150 étudiant·es, recruté·es avec l’appui de la caisse locale. Le dispositif reposait sur un principe simple : une cotisation libre, fixée à un minimum de 10 euros, donnant droit à une dotation mensuelle de 100 euros versée en monnaie locale, la Gemme, monnaie girondine. Le recours à cette monnaie permettait d’orienter les dépenses vers des acteur·ices locaux·ales engagé·es dans des pratiques durables.
Quels résultats ? Yannick Lung, co-président de La Gemme, a souligné — dissipant ainsi les craintes de détournement du dispositif — que 98,5 % des gemmes distribuées ont été dépensées dans des commerces alimentaires. Un succès à double titre : d’une part, l’amélioration de la situation alimentaire des étudiant·es bénéficiaires, dont la plupart se trouvaient en grande précarité — certain·es disposant de moins de 50 euros par mois pour se nourrir ; d’autre part, le soutien apporté à des acteur·ices locaux·ales inscrit·es dans une démarche de durabilité.
Une proposition qui fait son bout de chemin politiquement…
La Sécurité sociale de l’alimentation ne se limite pas à des expérimentations locales ni à un simple objet de débat théorique. Elle a progressivement trouvé un écho dans la sphère politique, à la fois au niveau local et national.
Ainsi, une proposition de loi visant à expérimenter l’instauration d’une sécurité sociale de l’alimentation a été examinée en février 2025, après avoir été déposée en octobre 2024 par le député écologiste Charles Fournier. Le texte ambitionnait de consolider les initiatives existantes ou en cours d’élaboration, tout en ouvrant la voie à l’émergence de nouveaux dispositifs locaux dans les années à venir, avec, à terme, la perspective d’un modèle généralisé à l’ensemble du territoire.
Aujourd’hui, la sécurité sociale de l’alimentation poursuit donc son développement, portée à la fois par des dynamiques locales et par des relais institutionnels au niveau national. Une évolution à suivre — et, à soutenir !
Clara Goulet
2026-03-10
Alimentation Durable